Il était une fois,
Dans une petite maison au fond des bois,
Un bûcheron qui s'appelait Raymond.
Raymond vivait seul.
Il était gros et laid.
Son miroir tirait la gueule.
Ses fringues sentaient mauvais.
Il n'avait pour seule compagnie
Que les animaux de la forêt
Et des lutins, les nuits d'insomnie,
Lorsque la bouteille l'appelait.
Sa vie était morne.
Il pensait à mourir.
Mais voyez-vous pour un ivrogne,
Ce n'est pas facile de tenir la hache et de couper en même temps. :D
Raymond était affreux,
Mais n'était pas méchant.
L'araignée et la mouche
Côtoyaient ses vêtements.
Si, par hasard, il rencontrait
Une bête prise dans un piège à loup.
Sans hésiter, il intervenait
Malgré les griffures et les coups.
Mais voilà qu'un soir d'hiver,
Semblable à tous les autres,
Il entendit un arbre craquer
Et s'écraser sur sa chaumière.
N'était-ce pas là le comble pour un bon bûcheron
Que de subir l'attaque de celui qu'il tuait?
Le bûcheron s'effraya et se mit à penser:
"Si les arbres pensaient, ils n'aimeraient pas Raymond!"
Affolé et perdu, il déguerpit dans les bois
Comme pour fuir, malgré lui,
Les parents des rondins de bois.
Il courut tant et si loin qu'il arriva bientôt
Sur le sentier du village
Qu'il quittait vingt ans plus tôt.
Un âne se mit à braire,
Puis le coq à chanter.
Il était déjà l'aube aux abords de l'orée.
Beaucoup avait changé,
Depuis vingt ans déjà,
Mais l'essentiel était resté:
La maison de Fafa.
Fafa portait la bière.
C'était la fille du cabaret.
Elle n'en buvait pourtant guère
Car elle tenait à sa beauté.
Tout le monde voulait se la faire,
Mais à personne elle ne cédait.
Pas même un p'tit coup par derrière,
Elle voulait un homme à épouser.
Raymond l'aimait si fort
Que sans rien dire, ça se savait.
Des jaloux lui voulaient tort
Et finirent par l'expulser.
Sans argent, sans ami,
Il se remit à la forêt
Qui lui offrit dans ses fourrés
Des compagnons et un abri.
Mais voilà, ces souvenirs
Qu'il croyait effacés
Revenaient tout à coup.
Il se mit à pleurer.
Tant et si bien que le village entier
Avait ouvert ses portes
Pour voir d'où ça venait.
Des garçons et des fillettes
Accoururent sans tarder,
Lui faire chatouilles et grimaces
Pour le voir rigoler.
Leurs parents s'en suivirent
Pour pouvoir raconter
Qu'un gros lard tout perdu
Pleurait comme un bébé.
Amené au café du vieux père de Fafa,
Il fut interrogé:
On ne le reconnaissait pas.
Evidemment, pour survivre
Il se mit à mentir
Il pleurait sa maman qui venait de mourir.
Sa maman, mais qui donc?
On ne le connaissait pas.
"La Bergère est juste morte."
A crié la Fafa.
A ces mots, le Raymond
Bascula tête première.
Son sang ne fit qu'un tour.
La Fafa, là derrière!
Quand il revint à lui,
Le jour de l'enterrement,
Il sentait le tilleul
Et portait des sous-vêtements.
La Bergère était là,
Il la connaissait bien.
Ce n'était pas sa mère,
Mais il portait son chagrin.
On disait qu'elle était veuve,
Qu'elle n'avait plus d'enfant,
Que son fils était man½uvre
Mort dans un accident.
Mais voilà, c'était faux,
Puisque vingt ans après,
Raymond, devenu Arnaud
Était là, bien réel.
Il resta au village dans la petite maison
Qu'il avait hérité avec quelques moutons.
Les moutons l'aimaient bien, comme lui les aimait.
C'est ainsi qu'à son tour, il devint le berger.
Bon et brave, il tondait
Pour offrir des habits.
Tout le monde appréciait
Le bon lait des brebis.
Même après vingt années,
L'Amour ne s'oublie pas.
Les moutons, c'est bien beau,
Mais c'est mieux la Fafa.
Il se rasa ainsi des orteils au menton.
Et fit du saute-mouton
Pour perdre ses tranches de gras.
Un jour après ses heures,
Il entendit buquer.
Fafa était à sa porte
Pour lui acheter du beurre.
Sautant sur l'occasion,
Raymond lui prit la main
Pour lui présenter ses moutons
Et ses tricots faits main.
Avant de s'en aller,
Il lui offrit le beurre,
Du fromage, du bon lait
Et un savon à forte odeur.
Heureuse de la rencontre,
Elle rentra comblée.
Le savon est une honte,
Mais le geste est aimé.
Le lendemain déjà,
Le berger l'attendait
Tenant à bout de bras
Un agneau maigrelet.
"Un cadeau", lui dit-il,
Au regard ravageur
"Faites gaf, il a des piles.
Il est réglé sur -Bêler- ".
Son c½ur battait pour lui
Comme le sien pour elle.
Il venait voir la brebis
Pour mieux voir la gazelle.
Plus les jours passèrent,
Mieux le commerce marchait.
Si bien que la fille du cafetier
Se proposa laitière.
Ils se voyaient ainsi
Tous les jours de l'année.
Raymond alors se dit
Qu'il voulait l'épouser.
Mais le passé blessant
Le suivait à la trace.
Il lui devait la vérité
Avant qu'elle ne fasse surface.
"Les moutons sont comme les gens,
Ils se fondent dans la masse.
Avec de la laine et du temps,
Leurs attribuent s'effacent.
Feignant d'être pasteur,
Je m'appelle Raymond.
Je ne suis qu'un menteur.
Je ne mérite pas cette maison."
Et puis baissant les yeux,
Il se leva vite fait.
Sans même faire de paquetage,
Il rejoint la forêt.
Mais avant qu'il n'atteigne l'empire des feuillus.
Une voix l'interpelle, c'est celle de la Fafa:
"Je sais que tu es Raymond, je t'avais reconnu.
Je t'aime depuis vingt ans. Je n'attendais que toi."
Raymond pris au coeur se retourna d'un bon,
L'embrassa et lui dit:
"Epouse-moi ma Brebis."
Et puis un mois après,
Les cloches du village
Annonçaient aux distraits
Qu'avait lieu le mariage.
Bééééé!!!
GRO071